Activer les forces locales de l’économie
Daniel Ruch ne tourne pas autour du pot. Chez lui, les mots sortent comme ils viennent, sans filtre, avec cette franchise brute qui tranche dans un paysage politique souvent trop policé. « Favoriser le local, travailler local », lance-t-il comme une évidence, presque comme un rappel à l’ordre.
Texte et photos : Pierre Schoeffel
Derrière cette formule, une conviction forgée sur le terrain, au fil de décennies passées à entreprendre, former et décider.
Nous l’avons rencontré à Berne près du Parlement. Face à nous, le Personnage s’impose d’emblée. Franc-parler assumé, regard direct, expérience revendiquée : Daniel Ruch parle comme il agit, sans détour. Conseiller national, mais d’abord entrepreneur, il revendique une parole ancrée dans le réel, nourrie par « toute la chaîne politique », du communal au fédéral, et par une proximité constante avec les acteurs économiques. Ce jour-là, il n’est d’ailleurs pas seul : à ses côtés, Yvan Aubert, président de l’Association vaudoise des installateurs de chauffage et ventilation, AVCV, incarne ce lien étroit avec les associations professionnelles locales. Une présence qui n’a rien d’anodin. Car chez Daniel Ruch, la politique ne se pense pas hors-sol. Elle se construit avec celles et ceux qui font vivre le tissu économique au quotidien — et qu’il entend bien défendre, sans compromis.
Des racines modestes, une trajectoire solide
Son parcours en dit long sur la cohérence de son engagement. « J’ai fait toute la chaîne politique », rappelle-t-il sans emphase, du niveau communal jusqu’au Parlement fédéral. Une progression qui n’a rien d’un itinéraire classique de professionnel de la politique. Chez Daniel Ruch, l’expérience institutionnelle se double d’un vécu d’entrepreneur : depuis plus de quarante ans dans la filière bois, à la tête de son entreprise, à gérer des équipes, à former des apprentis, à affronter les réalités économiques sans filet. Cette double expérience, politique et terrain, lui permet d’analyser chaque décision à la lumière de ses effets concrets.
Défendre le local : une condition de durabilité
C’est précisément là que son discours prend toute sa force. Pour lui, le débat économique ne se résume pas à des équilibres abstraits ou à des arbitrages budgétaires. Il se joue d’abord à l’échelle locale, dans les communes, sur les chantiers, dans les entreprises. Et le constat qu’il dresse est sans détour : trop souvent, les mécanismes actuels pénalisent ceux qui font vivre ce tissu de proximité. Appels d’offres attribués à des entreprises extérieures pour quelques pourcents d’écart, décisions administratives déconnectées des réalités, valeur économique qui s’échappe du territoire — autant de dérives qu’il dénonce frontalement.
« Quand on subventionne un projet, il faut que ça travaille ici », martèle-t-il en substance. Derrière cette position, une logique économique implacable : chaque franc investi localement irrigue l’ensemble de la région — emplois, consommation, formation — là où des prestations importées vident progressivement le tissu économique de sa substance. À ses yeux, défendre le local n’est pas un réflexe protectionniste, mais une condition de durabilité. Une manière aussi de redonner du sens à l’action publique, en reconnectant les décisions politiques à ceux qui en vivent les effets au quotidien.

Défense de la formation duale
Dans cette logique, la question de la formation occupe une place centrale dans son discours. Pour Daniel Ruch, elle dépasse largement le cadre éducatif : elle constitue l’un des piliers du modèle économique suisse. « La formation est un pilier de notre réussite », insiste-t-il, en référence directe au système dual, qu’il défend avec conviction. Un système qu’il connaît de l’intérieur, pour l’avoir pratiqué durant des années au sein de son entreprise, où de nombreux apprentis ont été formés.
Mais derrière cet attachement, perce aussi une forme d’inquiétude. Car sur le terrain, la relève se fait plus rare, et certains métiers techniques peinent à attirer. Le constat est sans détour : la pénurie de main-d’œuvre qualifiée n’est plus une menace, mais une réalité. Et pour lui, la réponse passe autant par un soutien accru aux entreprises formatrices que par une revalorisation concrète de ces filières auprès des jeunes. « Sans relève, ce ne sont pas seulement des emplois qui disparaissent, c’est un savoir-faire qui s’efface », pourrait-on résumer de sa pensée.
Une idée du travail : l’ancrage dans la réalité
Cette exigence de transmission s’inscrit dans une vision plus large, où l’entreprise joue un rôle structurant. Former, encadrer, responsabiliser : autant de missions qui dépassent la simple production économique. Là encore, le discours de Daniel Ruch s’appuie sur le vécu. Il évoque volontiers ces situations du quotidien, parfois triviales, qui illustrent selon lui une perte de repères ou de bon sens chez certains jeunes entrants dans le métier. Non pour stigmatiser, mais pour souligner l’importance de l’apprentissage sur le terrain, de l’autonomie, et de cette capacité à « se débrouiller » qui fait la valeur des professionnels.
En filigrane, c’est une certaine idée du travail qui se dessine : exigeante, concrète, et profondément ancrée dans la réalité. Une vision dans laquelle la formation n’est pas un coût, mais un investissement — au sens plein du terme — pour l’avenir des entreprises comme pour celui de l’économie locale.
Simplifier et accélérer
Cette approche pragmatique se retrouve également dans ses positions politiques, notamment sur les questions d’infrastructures et d’énergie. Là encore, Daniel Ruch privilégie les solutions concrètes, directement applicables, plutôt que les grands principes déconnectés du terrain. Il s’engage ainsi pour le développement des infrastructures routières et ferroviaires, qu’il juge essentielles au bon fonctionnement de l’économie, tout en dénonçant les blocages répétés liés aux oppositions et aux procédures. « Les projets traînent, les budgets explosent, et l’argent finit ailleurs », résume-t-il en substance.
Même ligne directrice en matière de transition énergétique. S’il soutient clairement le développement des énergies renouvelables, il insiste sur une condition : rester pragmatique. « Il faut que ce soit réalisable et économiquement supportable », rappelle-t-il, en écho à une vision largement développée dans les documents qu’il nous a transmis. Pour lui, l’enjeu n’est pas d’opposer écologie et économie, mais de trouver des solutions qui fonctionnent réellement sur le terrain.
Cela passe notamment par une accélération des projets, aujourd’hui freinés par la complexité des procédures et la multiplication des recours. Une situation qu’il juge contre-productive, tant pour la sécurité d’approvisionnement que pour les entreprises appelées à intervenir. Dans cette optique, il soutient les récentes évolutions législatives visant à simplifier les démarches et à réduire les délais de mise en œuvre.

Lancer des spirales ascendantes
Mais au-delà des principes, c’est toujours la même idée qui revient : ancrer ces politiques dans le tissu local. Il cite ainsi le développement des réseaux de chauffage à distance, ou encore la valorisation du bois suisse dans les projets soutenus par la Confédération. Des mesures qui, selon lui, permettent non seulement de répondre aux enjeux énergétiques, mais aussi de créer de la valeur sur le territoire. « Quand on investit, il faut que ça profite ici », insiste-t-il, fidèle à cette ligne directrice qui traverse l’ensemble de son engagement.
Il ne laisse pas indifférent …
Nous avons passé de longs moments à échanger avec lui dans une ambiance sympathique, franche et spontanée. Il s’est dégagé une grande énergie, il nous reste une impression de cohérence portée par un vécu intense. Dans un paysage politique souvent dominé par les experts, les juristes et les profils académiques, la voix de Daniel Ruch détonne. Elle peut déranger, elle simplifie, mais elle ramène au réel. Celui des entreprises qui embauchent, qui forment, qui prennent des risques. Celui des territoires qui vivent — ou qui s’appauvrissent — selon les décisions prises loin d’eux.
… et invite à réfléchir
À l’heure où les transitions s’accélèrent, où les modèles économiques se recomposent, cette parole ancrée dans le terrain rappelle une évidence que l’on oublie parfois : une économie solide ne se décrète pas, elle se construit, patiemment, localement, avec celles et ceux qui la font vivre. Et si le franc-parler de Daniel Ruch peut bousculer, il a au moins le mérite de poser une question simple, mais essentielle : à qui profite réellement la valeur que nous créons ?
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